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Giovanni Mirabassi : la musique avant tout !


C’était en 2000 au Saint Jean, un café du côté de la place des Abbesses. C’est là que Giovanni Mirabassi donnait rendez-vous, à l’ombre du Sacré-Cœur, ce pâle monument qui célèbre la victoire rouge sang des forces de la réaction sur la Commune de Paris. À l’époque, il se définissait comme « libertaire », alors que sortait tout juste Avanti ! , un disque où il parcourait des hymnes de la liberté et des chants partisans, Le Temps des cerises et Imagine. Emblématique, El Pueblo Unido Jamás Será Vencido servait d’introduction à ce recueil en solitaire, celui d’un artiste « seul devant ses responsabilités artistiques et ses limites ». Cet album n’allait pas tarder à révéler aux oreilles du plus grand nombre ce pianiste natif de Pérouse, dans une famille de la democrazia cristiana – c’est-à-dire la droite catholique – où on l’avait promis à un bel avenir, avocat. « Mais il y avait un piano à la maison, et dès mes deux ans, je m’y suis mis. Ce n’est qu’à seize ans que j’ai pris mes cinq premières leçons… et à vingt-deux mes cinq dernières. » (…) Giovanni Mirabassi, biberonné de Monk et de Chopin, sevré d’Enrico Pieranunzi et de Keith Jarrett, est parti en février 1992 pour Paris, sur un coup de foudre. Il avait 21 ans et des rêves plein la tête. La réalité fut autrement plus rude pour cet autodidacte, qui aura dû patienter dans les coulisses de la gloire : il doit multiplier les petits boulots, tout en accompagnant les chanteurs, « à texte », sans jamais rompre le lien avec le jazz.

Après des premiers pas en duo baptisé En bonne et due forme , il pose en 1998 les jalons d’une carrière en devenir sur Architectures, avec Louis Moutin et Daniele Mencarelli. On y découvre déjà un pianiste décalé des ornières du milieu, une approche singulière en des temps où les copies conformes sont la norme. Le même qui après Avanti ! va s’illustrer dans des formats plutôt réduits, un toucher onirique, un rien de romanesque entre les lignes finement couturées, qui rappelle son goût pour la mélodie. « Che Guevara disait que pour faire la révolution, il faut une dose d’amour. Il ne s’agit pas d’un geste politique, mais esthétique. Bien sûr, le contenu étant ce qu’il est, ça ne pouvait que déborder. » Récompensé par les académies, suivi par un public de fidèles, il impose dès lors son style dans le paysage du jazz hexagonal, puis se distingue sur les scènes internationales, comme en témoigne un récent Live @The Blue Note,Tokyo, troisième volet de ses remarquables aventures avec le batteur Leon Parker et le contrebassiste Gianluca Renzi. Il s’illustrera avec un autre trio (((Air))), en bonne compagnie : le tromboniste Glenn Ferris et le trompettiste Flavio Boltro.

En 2011, retour vers le futur. C’est encore au Saint-Jean qu’on le retrouve tel qu’en lui-même, à l’heure où il publie la suite d’ Avanti ! qu’il a intitulée, non sans une douce pointe d’ironie, ¡ Adelante !. « J’ai choisi ce titre pour faire un pied de nez aux Japonais sans scrupules qui ont acheté le catalogue où figure Avanti !, sur lequel je n’ai plus aucun droit. J’ai été dépossédé de mon œuvre au nom de la liberté d’entreprendre. » Onze ans plus tard, l’Italien au regard de braise demeure plus que jamais engagé, parce qu’il ne s’est jamais senti dégagé de la chose politique, « une matière noble qui consiste à créer les conditions du vivre ensemble ». Aujourd’hui plus qu’hier, il regrette que trop de ses confrères s’éloignent du droit de regard que doit avoir un artiste sur la vie de la cité. Giovanni Mirabassi est fier de débattre, de combattre pour des idées. « L’artiste doit retrouver sa place, un rôle dialectique de contre-pouvoir qui permet d’élever les consciences. » Fidèle à ces ses principes fondateurs, il est donc parti enregistrer chez Fidel, dans les Studios Abdala de Cuba. Le premier mai à Cuba, le symbole fait sens. « Cet album est dédié à la révolution. Parce qu’on nous fait croire que cette idée est enterrée, alors qu’elle n’a jamais été autant d’actualité. » Plutôt à gauche toute pour ce pianiste pas franchement maladroit, pas non plus dupe sur Castro, mais encore moins sur les conséquences liées à l’embargo qui « plombe toute possibilité d’ouverture démocratique depuis des lustres ». « En avant », donc, pour paraphraser le titre de ce nouvel album essentiellement en solo, un format où excelle cet esthète du canto piano. Il convie juste un trio formé dans les rangs d’Irakere sur Yo Me Quedo de l’icône Pablo Milanés, et la chanteuse Angela Elvira Perez, mère de son actuel batteur Lukmil, pour une version plus éclatée de Hasta Siempre, l’hymne de tout un peuple qui était déjà présent en 2000. « J’ai fait ce disque dans un esprit sans doute moins pacifiste, plus militant, qu’ Avanti !. L’approche reste la même, mais la nécessité se fait plus urgente. Il faut prendre parti. » Giovanni Mirabassi s’engage corps et âme sur les 88 touches en ivoire et ébène, une belle gamme dans les chromatismes et une ferveur rythmique, qui soulignent l’éclat mélodique d’un répertoire plus centré sur les chansons en espagnol. « Mon propos était de reprendre les mélodies comme elles sont, de me fier à leur sentiment d’urgence, de confiance et de liberté intrinsèque. » De telles qualités s’appliquent à celles qui ont habité le continent sud-américain comme Gracias a La Vida de Mercedes Sosa, mais aussi à ces refrains qui saluent le souvenir tenace de la guerre d’Espagne.

L’Italien devenu Parisien n’en oublie pas de convoquer quelques airs de la douce France, Le chant des canuts, « un slogan qui redonne toute sa force au concept de lutte ouvrière » et quelques versions françaises, dépouillées de leurs mots : Graine d’ananar, L’Affiche rouge, Léo Ferré et Aragon, deux signatures qui ne sont pas résignées. Pas question pour autant pour le pianiste de se la jouer « marketing à la Renaud », pas envie non plus d’étaler son CV d’homme engagé sur le terrain de la réalité, dans la société civile. « J’applique les propositions d’alternative économique à mon travail, en essayant de faire du show business responsable dans un souci d’autonomie artistique et de partage équitable. Après tout, on commence toujours par soi-même. Mais je ne vais pas commencer à m’habiller en Che Guevara. Je veux que la musique parle d’elle-même. C’est comme ça que tu vises au cœur, sans faire de la politique à la petite semaine. Défendre une idée, ce n’est pas défendre une chapelle. » Et dieu sait que toutes ces chansons en disent long. « La musique contestatrice est toujours très évocatrice. Elle affirme un cri de liberté qui fédère tous ceux qui l’écoutent. L’intention de ce disque, c’est de remettre au centre des enjeux ce pour quoi personnellement je milite et œuvre. C’est aussi honorer ceux qui sont allés au charbon pour bâtir un monde meilleur, qu’on essaie aujourd’hui de réduire à néant. »
Jacques Denis – So Jazz – octobre 2011

(…) Giovanni Mirabassi nous offre un jeu musical très abouti, où l’inventivité de la mélodie et de l’improvisation se nouent avec grand art à un message de subversion et de liberté qui fédère tous ceux qui l’écoutent. (A.S – novembre 2011).